Iran, et maintenant ?

Les images des manifestations qui ont suivie l’annonce des résultats de l’élection présidentielle en Iran ont été relayées par tous les médias. Face à un État qui tente de contrôler le plus possible les canaux d’information on ne peut que s’interroger sur les conditions de travail des journalistes sur place et sur le respect de la liberté de la presse.
Pour apporter un éclairage sur ces questions, le Club de la presse Nord – Pas de Calais recevait mercredi 8 juillet Hossein Bastani, journaliste iranien arrivé en France en 2004 et membre du comité de rédaction du journal Roozonline et Hossein Djazaieri, psychosociologue, universitaire à Lille 3.

Une rencontre organisée une semaine après l’arrestation de Clotilde Reiss, étudiante française de 23 ans.

(Photos : Gérard Rouy)

Nos deux invités ont suivi avec attention le déroulement de la campagne électorale et de l’élection. Le récit qu’ils font de cette période nous permet de mieux comprendre l’ampleur du mouvement de protestation que l’on a pu constater après l’annonce des résultats.

Une élection sous contrôle

La campagne électorale a engendré une certaine émulation au sein de la population. Hossein Bastani explique que 15 jours avant l’élection les contacts téléphoniques avec l’Iran évoquaient « une ambiance comme avant la révolution, les gens se rassemblent, discutent jusque quatre heures du matin ». Et si cela peut paraître étonnant pour les observateurs occidentaux, Hossein Djazaieri rappelle que la constitution iranienne ménage une certaine liberté de réunion, avec pour seules restrictions de ne pas porter d’armes et de ne pas avoir de comportement anti-islamique. Ces rassemblements, essentiellement dans les villes, témoignaient de la grande attente générée par l’élection. Hossein Moussavi, un des adversaires du président sortant, avait clairement annoncé dans sa campagne son opposition à la politique islamique actuelle, au conseil des gardiens, à la violence des forces de l’ordre et sa volonté de changement.

Hossein Djazaieri, psychosociologue, universitaire à Lille 3 et Hossein Bastani, journaliste iranien

Malheureusement cet espoir va être déçu, on pourrait même dire confisqué, par le pouvoir en place. Hossein Bastani relate que, déjà avant l’élection, certains signes annonçaient des fraudes, par exemple à l’occasion de l’élection du ministre de l’intérieur par les députés, qui a permis à Ahmadinejad de placer son candidat à ce poste stratégique. Le journaliste iranien évoque encore : « deux lettres (qui) ont été publiées par un groupe de fonctionnaires du ministère de l’intérieur avant l’élection. Elles annonçaient que les néo-conservateurs planifiaient de truquer les élections. De plus, elles révélaient que Mesbah Yazdi, considéré comme le mentor de Ahmadinejad, aurait participé à des réunions dans les ministères pour expliquer pourquoi le trucage de l’élection défendait les principes de l’administration religieuse  ». A ces présomptions s’ajoutent de nombreux faits troublants constatés après l’élection, que Hossein Bastani qualifie de « preuves mathématiques  ». Le ministère de l’Intérieur a de lui même reconnu que sur les 360 circonscriptions, 170 enregistraient des taux de participation entre 80 et 140%. Des chiffres que la présence d’électeurs mobiles ne suffit pas à expliquer. On constate également dans beaucoup de villes qu’Ahmadinejad récolte 100% des votes, une unanimité qui paraît suspecte.

Suite aux protestations, le conseil des gardiens a annoncé un recomptage de 10% des bulletins. Les images de ce recomptage, diffusées par la télévision iranienne, n’ont fait que rajouter à la mascarade. Sur ces images on constate en effet que de nombreux bulletins sont neufs et n’ont pas été pliés. Pour Hossein Bastani « Ce n’est pas qu’une fraude, c’est une humiliation. Ce qui explique les fortes mobilisations lors des manifestations ». Trois jours après l’élection trois millions de personnes défilaient à Téhéran (chiffre de la Mairie de Téhéran). Seule la répression brutale et violente a permis au pouvoir de diminuer l’ampleur du mouvement.

Des menaces sérieuses sur la liberté de la presse

Dans ce climat on ne peut pas s’attendre à ce que la liberté d’expression soit respectée. La presse nationale est extrêmement surveillée et, chose nouvelle, la presse internationale également. Ainsi, les journalistes étrangers se sont vu imposer des traducteurs qui ne les quittent pas, et certains d’entre eux ont même été arrêtés. Hossein Djazaieri y voit une preuve du durcissement du régime qui ne craint plus les réactions de la communauté internationale. Roozonline n’est pas épargné puisque six de ses journalistes sont en prison et une dizaine au moins ne répond plus, sans que l’on sache s’ils ont disparus ou s’ils craignent de communiquer par téléphone ou par email. Selon Hossein Bastani : « Tous les journalistes connus seraient arrêtés par le gouvernement. Les jeunes journalistes travaillent sous pseudonymes et essaient de continuer à rendre compte de ce qui se passe ».

Hossein Bastani présente des preuves de fraudes lors du recomptage des bulletins de vote

La liste des moyens déployés par le gouvernement pour contrôler la circulation de l’information est longue : fermeture de quotidiens, arrestation de journalistes, présence d’agents du ministère de la Culture dans les rédactions et censure des articles avant publication, filtrage des sites internet des réformateurs, interdiction pour les journalistes de couvrir les manifestations jugées illégales par le gouvernement ou d’aller en province sous peine d’emprisonnement, obligation de travailler avec des traducteurs désignés par l’État, chantage sur le renouvellement des visas, contrôle d’Internet et ralentissement des débits pour empêcher le transfert de vidéos, espionnage généralisé des emails...

Les entraves au travail des journalistes sont nombreuses. Le moindre faux pas pouvant conduire en prison où les détenus subissent des pressions pour « confesser » contre eux-mêmes. Cette volonté décomplexée du gouvernement de contrôler l’information a pour effet de faire passer dans la presse une vision déformée de la réalité. Hossein Bastani explique, par exemple, que celle-ci a largement diffusé l’idée qu’ Ahmadinejad bénéficiait du soutien des pauvres, ce qui n’est pas exact. Ces derniers ont voté lors de la présidentielle 2005 en faveur du candidat réformateur. De plus, selon lui, « les gens savent bien que leurs conditions de vie sont liées à la politique des conservateurs ».

Haydee Saberan, journaliste à Libération, d’origine iranienne, inquiète pour ses confrères

Malgré le pessimisme que l’on ressent face à un tel déni des droits de la presse, Hossein Bastani tire tout de même des éléments positifs de cette élection : «  après l’élection on a eu une meilleure présentation des évènements dans les médias internationaux. Les images que l’on a vu n’étaient pas diffusées avant l’élection car elles étaient censurées. L’élection a permis de dénoncer cette pression, la censure  ». On a également vu se mettre en place une résistance dans la société civile. Les nouvelles technologies, notamment les téléphones portables, les réseaux sociaux ou Twitter, ont permis l’émergence d’un journalisme citoyen dont sont issus une partie des images relayées par les médias occidentaux. La résistance prend aussi une forme plus active ; en réponse au contrôle des sites réformateurs par l’État, les sites Internet des conservateurs, ministères, médias, ont subis des attaques électroniques. Plus symbolique, des appels à activer des appareils électriques à une heure précise ont créé un court-circuit qui a empêché la diffusion d’un discours d’Ahmadinejad dans certains quartiers.

Quel avenir pour l’Iran ?

Dans ces conditions que peut-on attendre dans un futur proche pour le pays ? Tant qu’Ahmadinejad et les néo-conservateurs seront au pouvoir on peut craindre un durcissement de la situation. Pour Hossein Bastani «  les supporters d’Ahmadinejad sont parfois favorables à une politique plus dure que pendant la révolution. Au moins sous Khomenei on avait une république islamique. Après sa mort ils ont viré en faveur d’un État islamique opposé à l’idée de république ». Hossein Djazaieri ajoute : «  on construit une nouvelle forme de structure basée sur de jeunes mollahs qu’on pousse à mener des études supérieures pour accéder ensuite à des fonctions de gestion du pays. Ahmadinejad place des gens à la tête de toutes les institutions [...] Une mainmise des intégristes sur le pays se traduira par d’autres élections truquées, voire plus d’élection du tout  ». Il y a donc un vrai risque de passer à un régime politique beaucoup plus autoritaire inspiré par la frange la plus extrême des conservateurs. Et si on ne peut qu’admirer le courage des journalistes et des citoyens qui tentent de résister, de protester, on s’interroge sur la pérennité de ce mouvement vu la violence de la répression.

Les journalistes ont profité de l'occasion pour pour demander des nouvelles de Clotilde Reiss à Hossein BastaniIl y a cependant quelques signes qui poussent à ne pas perdre tout espoir. Hossein Bastani rapporte que de nombreux clercs sont inquiets de l’influence des néo-conservateurs. Le président iranien ne fait pas l’unanimité chez les clercs supérieurs, et on peut parler de fracture au sein des conservateurs. Si Ahmadinejad perd le soutien du guide suprême, les franges moins agressives pourraient le remplacer rapidement. De plus, le camp réformateur est en train de s’organiser autour de Moussavi et Khatami et il bénéficie d’un soutien populaire que l’État ne pourra pas ignorer. La question reste de savoir quelle sera sa marge de manœuvre. Enfin, les évènements récents on montré que l’information circule aujourd’hui en Iran. Les nouvelles technologies permettent de rompre l’isolement, les jeunes notamment peuvent avoir une vraie vision du monde extérieur et de ce qui se passe dans leur pays. Il faut y voir un espoir pour l’avenir, l’enfermement et l’ignorance étant des armes des extrémistes.

N.B.

* Roozonline : Le Jour en persan (www.roozonline.com), quotidien diffusé sur le web et créé en 2005, réalisé par un collectif de journalistes indépendants et d’avocats des droits de l’Homme implantés en Iran et dans le monde entier .


 

 

 

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