Le Canard Enchaîné immuable

, par Club de la presse Nord - Pas de Calais

A l’occasion de la sortie du livre « Le Canard Enchaîné - 100 ans. Un siècle d’articles et de dessins » (éd. Seuil), le Club de la presse recevait, en partenariat avec le Furet du Nord et l’ESJ, la journaliste Dominique Simonnot et le dessinateur de presse Jean-Michel Delambre, tous deux collaborateurs au célèbre palmipède. Selon eux, le Canard est immuable : il ne changera jamais de maquette, ne sera jamais financé par la pub et n’aura jamais de site internet.

« Mon premier mouvement, quand je vois quelque chose de scandaleux est de m’indigner », répétait le fondateur du journal Maurice Maréchal, « mon second mouvement est d’en rire. C’est plus difficile, mais autrement plus efficace. » Le Canard Enchaîné, fidèle à cette ligne, bataille depuis un siècle contre toutes les censures, contre les « bourrages de crâne », les intolérances, les abus de pouvoir, et les mensonges d’Etat. Il a su traverser trois républiques en totale indépendance, tant financière que partisane. Sans publicité, il a su sauvegarder une liberté qui fait aujourd’hui figure d’exception. Cette liberté de moyens et de ton confèrent à l’hebdomadaire que de Gaulle nommait « Le Volatile » sa force et sa crédibilité.

La journaliste Dominique Simonnot et le dessinateur Jean-Michel Delambre, lors de la rencontre Regards de presse à l’occasion des 100 ans du Canard Enchaîné

Jean-Michel Delambre est entré au Canard Enchaîné grâce à Cabu qui lui a demandé de coloriser ses dessins. Dominique Simonnot y est arrivée après avoir quitté Libération lors du licenciement de Serge July. « Ecrire pour le Canard, c’était un rêve, une consécration », avoue-t-elle.

« De la pub ? Même pas en cauchemar ! »

Un rêve car ce journal centenaire a la réputation d’être totalement libre, sans publicité ni actionnaire. Ce sont ses propres collaborateurs qui détiennent les parts de la société. L’équipe est donc seule maîtresse à bord.

« De la pub ? Même pas en cauchemar ! », s’exclame Dominique Simonnot. Cette indépendance financière, si dure à obtenir pour la plupart des médias, est au Canard une affaire qui marche puisqu’au fil du temps, le journal a pu accumuler un trésor de guerre conséquent, suffisant pour payer pendant deux ans ses charges et ses salariés.

Les deux journalistes y apprécient la liberté de ton que cela leur confère. « Jamais je n’ai subi de pression à la suite d’un appel d’homme politique au patron », précise la rédactrice spécialiste des faits judiciaires. « Mais je sais que cela arrive à nos confrères qui bossent pour des journaux appartenant à de gros groupes ». Elle en veut pour preuve les révélations sorties par le Canard sur LVMH la semaine de la rencontre. Des informations qui n’ont été reprises par aucun autre média. Il faut dire que LVMH est l’un des plus gros annonceurs publicitaires du pays.

« Si j’avais le fax que vous demandez, je le boufferais devant vous ! »

Certains scoops lui arrivent d’ailleurs grâce à cela. Les journalistes d’autres médias qui voient leur enquête refusée pour des raisons commerciales l’envoient au palmipède. La seconde raison qui fait que le Canard a autant d’infos exclusives est que les sources ont une confiance absolue dans la rédaction qui fera tout pour les protéger. Ces sources peuvent parfois être des proches du pouvoir qui laissent « fuiter » des informations. Lors de la perquisition de ses locaux en 2007 pour trouver la source de l’affaire Clearstream, Claude Angéli, alors rédacteur en chef, aurait sorti au juge, alors que les journalistes s’étaient barricadés dans la salle de rédaction : « Si j’avais le fax que vous demandez, je le boufferais devant vous ! »

« Le journal est complètement derrière nous », poursuit Dominique Simonnot. « Je peux écrire ce que je veux dans mes chroniques, y compris que j’ai parfois honte de la justice surtout lors des comparutions immédiates qui sont des jugements à la chaîne. Elles sont brutales et rapides. Le juge n’a pas le temps de s’intéresser aux prévenus, les expertises psychiatriques se font en moins de 5 minutes, etc. » Elle donne l’exemple du tueur en série Guy Georges qui est passé à de nombreuses reprises en comparution immédiate : « Personne ne s’est jamais intéressé à sa dangerosité »

Dominique Simonnot et Jean-Michel Delambre étaient interviewés par deux étudiante de l’ESJ

La rédaction est composée d’une vingtaine de journalistes permanents et de pigistes. L’équipe est presque immuable, les journalistes partant à la retraite étant remplacés par des jeunes pérennes. « Le plus dur au Canard, ce sont les 40 premières années » a-t-on coutume de dire dans la salle de rédaction.

La maquette aussi semble éternelle. Il est impossible de la changer, la rédaction étant unanimement contre. L’équipe refuse aussi toute présence sur internet et les réseaux sociaux. Une partie de l’équipe pense que le journal devrait y aller, cela lui permettrait de sortir des infos avant les autres et serait aussi une solution pour que les abonnés de l’étranger puissent lire le Canard plus vite, mais la majorité s’y refuse. « Sur internet, on perdrait notre originalité, pense Dominique Simonnot. Beaucoup de journaux, comme Libération, sont morts d’y avoir diffusé gratuitement leurs informations. »

Pas d’internet, pas de changement de maquette ou d’équipe, jamais de publicité, rien ne change au Canard. « Ce n’est pas que nous sommes un journal de vieux, plaisante Jean-Michel Delambre. Mais nous sommes fiers de nos anciens et de notre histoire »

Humour, le Canard fait dans la subtilité

Le dessin de presse et la caricature sont, comme les calembours, dans l’ADN du journal depuis sa création, au point que les murs de la rédaction en sont recouverts. Ils ne sont pas faits pour boucher des trous entre deux articles, leur place est étudiée avec minutie. Les dessinateurs et leur propriété intellectuelle y sont respectés. « Certains copains dessinateurs voient leurs œuvres passer à la télé mais mangent aux Restos du Coeur, » s’offusque Jean-Michel Delambre.

«  Au Canard, nous n’avons aucune censure, poursuit-il. Nous pouvons tout nous permettre, libre ensuite à la rédaction de prendre le dessin ou non. » Il reconnaît avoir, avec la complicité de Cabu, essayé de glisser des dessins de mauvais goût dans les pages du journal «  pour faire évoluer la limite ». « Mais le Canard fait plus dans la subtilité que le mauvais goût, » s’amuse-t-il. « Heureusement, on peut se défouler aussi ailleurs en proposant nos dessins à d’autres ». Souvent Cabu essuyait les plâtres pour les autres dessinateurs en étant le premier à caricaturer les nouveaux personnages publics. « Le seul qu’il n’ait pas dessiné, c’est Donald Trump ».

En tant que dessinateur, Jean-Michel préfère dessiner les personnages masculins : « C’est moins drôle de dessiner les femmes. On m’a déjà traité de sexiste parce que j’avais représenté Martine Aubry en maillot de bain alors que le même croquis avec un homme serait passé. »

L’humour est aussi présent dans le journal à travers les jeux de mots composant les titres et notamment la une. « Au Canard, les titres n’appartiennent pas au journaliste signant l’article, » explique Dominique Simonnot. « Nous devons nous effacer derrière les titres. » Jean-Michel Delambre fait aussi partie de l’équipe chargée de trouver ces calembours : « Il faut faire très attention, à une virgule près, nous pouvons tomber dans le mensonge ou la calomnie ».

Pourtant, il existe des règles et des limites au Canard Enchainé. Toute atteinte à la vie privée est, par exemple, interdite, c’est pour cela que le journal a très peu évoqué l’affaire DSK. Un débat avait aussi eu lieu au sein de la rédaction à propos de la publication ou non des caricatures de Mahomet. « Le Canard est né avec cette détestation du religieux, rappelle Dominique Simonnot. On se moque de toutes les religions mais pourquoi blesser des gens gratuitement ? »

Une rédaction machiste ?

A une question du public sur la place des femmes au sein de la rédaction, les journalistes avouent qu’elle est très masculine et réputée machiste. « Je m’interdis de réfléchir et répondre aux questions en tant que femme. Nous ne sommes pas de pauvres femmes journalistes écrasées, nous avons les moyens de nous défendre », explique la chroniqueuse. « Quand je suis arrivée au Canard, j’étais terrorisée à cause de cette réputation de machisme. Mais finalement, je m’y suis trouvée très bien. Oui, ils ont des réflexes rigolards, mais comme je sais être grossière et que je réponds du tac au tac, tout se passe très bien. Il m’arrive même de les surpasser. ».

SC


 

 

 

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